Survival International

Il y a une semaine, nous vous avons envoyé un appel urgent à soutenir le peuple massaï de Tanzanie, dont les droits sont bafoués au nom de la conservation. Dans ce troisième volet de la série éditoriale “Nature à vendre”, nous analysons comment se sont mises en place les idées et les structures qui continuent de rendre possibles ces violences.

Dans le dernier mail de cette série, nous sommes remontés aux origines coloniales de la conservation.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. 👇

Pour les cours que j’ai donnés à Sciences Po, j'ai commencé par proposer un exercice à mes étudiant·es : ils devaient lire le rapport annuel de 2019 sur le Serengeti de l’organisation de conservation Société zoologique de Francfort (FZS) – mais du point de vue d’une personne massaï.

GIF Nature sans humains

Le Serengeti y est décrit comme une icône, un écosystème “sauvage” exceptionnel mais constamment menacé. Et d’où vient cette menace ?

👉 Des peuples autochtones qui y font paître leur bétail.

Une phrase du rapport résume tout :
“Le Serengeti n’est pas une terre de pâturages.”

Pourtant, “Serengeti” est un mot massaï qui signifie “la plaine qui n’a pas de fin”. Celle sur laquelle ils font paître leurs animaux depuis des générations.

Ce rapport de la FZS date de 2019. Pas de 1950.

Les récits coloniaux de la conservation ont clairement survécu à la fin du colonialisme. Mais comment un symbole de l’impérialisme européen tels que les parcs a-t-il pu être adopté par les nouvelles élites africaines ?

Il faut remonter aux années 1960…

GIF naturaleza sin personas

La décolonisation est en marche.

Les puissances européennes sont conscientes qu'elles vont bientôt perdre le contrôle de l’Afrique et de leur “nature” bien-aimée.

La panique est réelle. Et les questions qui l’alimentent aussi :
les nouveaux États vont-ils démanteler les parcs ? Les populations locales, laissées à elles-mêmes, vont-elles tout détruire ?

Les mots de Julian Huxley, premier directeur de l’UNESCO, témoignent de cette époque :

« La plupart des Africains tribaux considèrent les animaux sauvages soit comme des nuisibles qu’il faut exterminer, soit simplement comme de la viande sur pattes qu’il faut tuer et manger. »*

*J. Huxley, “The Conservation of wild life and natural habitats in Central and East Africa: report on a mission accomplished for UNESCO, July-September 1960”, UNESCO, 1961.

C’est à partir de cette crainte – et, il faut le dire, cette vision raciste des Africains – que le Projet spécial africain est lancé.

En 1960, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), la FAO et l’UNESCO s’unissent avec leurs experts et spécialistes de terrain pour une mission : stopper ce qu’ils considèrent comme l’extinction imminente des animaux sauvages. Sauver le monde, en somme. 💡

L’historien Guillaume Blanc, en épluchant les archives, reconstruit la mécanique du Projet special africain.

Elle tient en trois étapes.

Étape 1 : Convaincre les nouveaux dirigeants africains

Ces mêmes experts mènent un lobbying intense.
Ils présentent la nature africaine comme :

💡un héritage à protéger ;

💡une source de fierté ;

💡et, surtout, une opportunité économique pour les nouveaux États.

parque nacional

L’idée qui s’impose alors, et dont nous ne nous sommes jamais défaits : pour être sauvée, la “nature” doit être vendue.

Des figures de la conservation comme Bernhard Grzimek, père fondateur de la FZS et qui a joué un rôle central dans la consolidation du parc du Serengeti, en sont convaincues.

Après la guerre, grâce au développement des transports – plus rapides, moins chers –, grâce à une Europe plus riche et en raison d’une nature devenue rare sur le continent, les touristes iront en Afrique pour profiter de cette nature “sauvage”. Plus pour la chasser, mais pour la contempler.
Et ils paieront pour le faire.

Les nouveaux dirigeants africains adhèrent à cette idée :

💡pour les revenus ;

💡pour la reconnaissance internationale ;

💡pour le contrôle des territoires, que la création de parcs rend possible, adossée à des fonds internationaux.

En 1975, Mobutu, alors président du Zaïre (aujourd’hui la République démocratique du Congo), s’en vantera lui-même : en dix ans, son régime a créé plus de parcs que les colonisateurs en 85 ans.

La conservation coloniale survit, portée cette fois par des mains africaines.

Étape 2 : Organiser une conférence internationale

Arusha, Tanzanie, 1961.
Première grande conférence internationale sur la conservation dans les nouveaux États africains, à l’heure des indépendances.

Elle réunit 130 “experts-gentilshommes” – l’expression est de l’historien Raf De Bont – venus de nombreux pays, y compris africains. Ils sont des figures reconnues, ont de puissants réseaux et des institutions derrière eux, comme l’UNESCO ou la FAO.

C’est la fabrication d'un consensus : la conservation est une affaire mondiale, qui doit être pilotée par des experts occidentaux, et nécessite des financements internationaux.

C’est aussi ici que s’opère un glissement de langage décisif.

La conservation cesse de se présenter comme un choix politique colonial. Elle devient scientifique, neutre, universelle.
Une politique qu’on ne voit plus comme une politique ne peut plus être contestée.

Étape 3 : Envoyer des hommes sur le terrain pour “aider les gouvernements à s'aider eux-mêmes”

Le WWF, nouveau fonds créé lors de cette conférence d’Arusha,
vient apporter le soutien financier aux “experts” qui sont envoyés sur le terrain pour aider les dirigeants africains.

Qui sont ces experts ? Ils sont souvent d’anciens fonctionnaires coloniaux, reconvertis en conseillers internationaux.

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Voilà ce qu’il faut comprendre : le système de la conservation
– ses institutions, ses acteurs, ses mythes – ne s’est pas contenté de survivre à la décolonisation.

Il s’est adapté. A troqué le langage de l’empire contre celui de la science. Remplacé les administrateurs coloniaux par des “experts internationaux”. Convaincu les dirigeants des nouveaux États d’en être les gardiens.

Il s’est renforcé. Les mythes fondateurs – la nature africaine menacée par ses propres habitants, les parcs comme seule solution, et les Occidentaux comme seuls détenteurs du savoir pour la protéger – ont continué de circuler. Portés par des institutions et des hommes blancs occidentaux qui occupaient toujours les mêmes positions d’influence.

Chapeau colonial se transforme en casquette WWF

La conservation a pu survivre à la décolonisation parce que ceux qui en fixaient les règles et les récits n’avaient, eux, jamais changé.

Aujourd’hui encore, dans des territoires comme le Serengeti,
ces récits ont des conséquences concrètes sur des vies bien réelles.

Joseph, avocat et militant massaï, en a témoigné directement pendant le cours donné à mes étudiant·es. Il en parle bien mieux que nous ne pourrions le faire, dans cet article (Afrique XXI) ou encore celui-ci (RFI).

La semaine dernière, nous vous avions demandé d’envoyer un mail à l’UNESCO afin qu’elle cesse de soutenir ces expulsions. Si vous ne l’avez pas encore fait, vous pouvez agir ici.

Les recommendations de Fiore

📖 Blanc, Guillaume, La Nature des hommes. Une mission écologique pour “sauver” l’Afrique, 2024.

🗯️ Blanc, Guillaume, Les Sacrifiés du paradis : enquête sur le colonialisme vert en Afrique, 2026 (bande-dessinée abordant le Projet spécial africain).

📖 Lekan, Thomas M., “Serengeti Shall Not Die” dans Our Gigantic Zoo: A German Quest to Save the Serengeti, New York: Oxford University Press, 2020, p. 105-144.

📜 McCrummen, Stephanie, “This Will Finish Us”, The Atlantic, 2024.


Le mois prochain…

… nous avancerons jusqu’aux années 1980-90. Nous parlerons privatisation de la conservation et consolidation de ses grands acteurs internationaux.

Si je vous dis “panda”… vous voyez de quelle organisation nous allons parler ?

Merci de nous avoir lu, et merci de prendre ce temps de réflexion à nos côtés !

Au mois prochain,

Fiore Longo


Directrice du bureau francophone de Survival et de notre campagne “Décoloniser la conservation”, Fiore a initialement conçu cette série pour un cycle de cours qu’elle a donnés à l’Institut d'études politiques de Paris. Nous avons voulu adapter ce travail et partager avec vous ses recherches, enquêtes et témoignages de terrain.

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